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Le Coeur de Notre Foi
« Ma fille de douze ans était récemment dans la cour de récréation, avec ses amis juifs et catholiques. Le sujet de la religion fut abordé. Ils lui demandèrent en quoi croient les unitariens. Elle trouva difficile d’y répondre. Existe-t-il une réponse à cette question qui soit adaptée à la cour de récréation ? » Cette question est bien difficile, et j’eus récemment le devoir d’y répondre. A la Rentrée, on me demanda de contribuer à une nouvelle publication, réalisée par l’Association des parents d’élèves du programme d’éducation religieuse de l’église où j’exerce, à New York. En général, l’Unitarianisme Universaliste est plus adapté aux élèves de troisième cycle qu’aux collégiens. La nature énigmatique de notre théologie provient en partie de notre peu d’effort à la rendre claire et simple. Je me rappelle d’un pasteur qui, quand on lui demanda pourquoi il avait prêché un sermon de 45 minutes, répondit « parce que je n’ai pas eu le temps d’en rédiger un de 20 minutes ». Mais la question est difficile pour une autre raison. Si les amis de votre enfant (et leur copain musulman) devaient répondre à cette même question sur leurs religions, ils parleraient sans doute d’un Dieu qui se révèle dans un livre sacré (la Torah, le Nouveau Testament, le Coran) et qui est représenté sur terre par un prophète ou personnage messiaque (Moïse, Jésus, Mahomet). L’Unitarianisme Universaliste ne dispose d’aucun de ces éléments concrets permettant une définition unique. Par contre, notre point de vue dominant – je n’ose dire orthodoxe – insiste sur notre liberté de croire en ce que nous voulons. J’ai demandé à ma propre fille ce en quoi croient les unitariens, et sa réponse fut entièrement orthodoxe. Zoé répondit : « Nous croyons en tout ce que nous avons envie de croire. » Cette réponse n’est pas satisfaisante, et elle ne convient surtout pas dans une cour de récréation. C’est comme si la copine de votre fille demandait « où habites-tu ? » et qu’elle répondait « je suis libre d’habiter où je veux. » Bien que les unitariens universalistes d’aujourd’hui défrichent un large chemin en matière de théologie, j’incline, pour décrire notre foi, à rester fidèle à nos racines théologiques. Voici une version « adulte » de ma réponse à la question de nos croyances : « En tant qu’unitariens, nous croyons que toutes les manières de nommer Dieu conduisent au même mystère. En tant qu’universalistes, nous croyons que toute créature partage le même destin. » Un seul esprit divin est en nous et autour de nous, et un seul destin devant nous. Ma réponse s’oppose au point de vue selon lequel chacun a le droit d’avoir ses propres croyances. Je commets cette hérésie, parce que je ressens deux désaccords à l’égard de notre approche actuelle. Le premier est de nature pratique : elle ne fonctionne pas. Le nombre d’effectifs de notre mouvance n’est peut-être pas en déclin, mais un taux de croissance annuel de 1 % signifie que notre proportion diminue, à l’égard de la population générale (qui est en forte croissance). Si nous avons quel que sens que ce soit de la mission, il faut que nous soyons capables d’exprimer ce que nous croyons dans un langage positif, pertinent, et même adapté à la cour de récréation. Par « positif », je veux dire que nous devons présenter quelque chose d’autre que la liberté, qui représente l’absence de cette autre force qu’est la coercition. Les gens sont probablement attirés par l’Unitarianisme Universaliste parce que nous ne croyons pas à une doctrine qu’ils mépriseraient. Mais ils ne resteront pas à cause de ce qui n’est pas présent. (Le public ne va pas au Carnegie Hall [ou à la Salle Pleyel] pour ce qu’ils n’entendront pas.) Par « pertinent », je veux dire que notre message doit parler à une nation où, que cela nous plaise ou non, plus que 90 % des personnes interrogées lors des sondages disent qu’elles croient en Dieu. Et par « adapté à la cour de récréation », je veux dire précisément cela. On demanda à Karl Barth, peut-être le plus grand théologien protestant du XXe siècle, s’il pouvait résumer toute la doctrine chrétienne en une seule phrase. Il réfléchit un instant, puis dit : « Oui, et là voilà : Jésus m’aime, je le sais, car la Bible me le dit. » Il n’aurait pas rédigé son œuvre de quatorze volumes, La Dogmatique, s’il avait pensé que la formule « cour de récréation » était également adéquate pour les adultes, mais il savait que des enfants (et la plupart des adultes) ne lisent pas de théologie, même quand ils en ont besoin. En plus de mon désaccord pratique avec l’Unitarianisme Universaliste orthodoxe, j’en ai un de nature théologique. Notre manière habituelle de nous décrire ne suggére pas même un peu que nous sommes une religion. De mon point de vue, une religion est constituée de deux impulsions distinctes mais liées : un sentiment de révérence, et un sentiment d’obligation. Le sentiment de révérence émerge de notre expérience de la grandeur de la vie et du mystère du divin. Il devient religieux lorsque le sentiment d’obligation a prise sur nous, quand nous ressentons un devoir envers la vie plus vaste que nous partageons. En termes théologiques, la religion commence par la transcendance, qui concerne Dieu, puis amène à devenir disciple, ce qui concerne la discipline de foi. Je suis conscient que l’idée de la foi comme une discipline peut également paraître hérétique à de nombreux unitariens universalistes. Cependant, sauf si notre foi se limite à une affectation intellectuelle, l’élément moteur de notre foi doit se manifester en une quelconque pratique quotidienne. Quelle sorte de pratique ? Pour des juifs, la discipline les identifiant est l’obéissance : Etre un juif fidèle est obéir aux commandements de Dieu. Pour les chrétiens, la discipline identifiante est l’amour : Etre un chrétien fidèle est aimer Dieu et son prochain comme soi. Pour des musulmans, la discipline identifiante est la soumission : Etre un musulman fidèle est se soumettre à la volonté d’Allah. Et pour nous ? Qu’est-ce qui devrait être notre discipline religieuse identifiante ? Tandis que l’obéissance, l’amour et la soumission jouent chacun un rôle essentiel dans une vie de foi, ma conviction actuelle est que notre discipline identifiante devrait être la reconnaissance. De même que le judaïsme est défini par l’obéissance, le christianisme par l’amour, et l’islam par la soumission, je crois que l’unitarianisme universaliste devrait être défini par la reconnaissance. Pourquoi la reconnaissance ? Deux dimensions de la reconnaissance la rendent adaptée à notre pratique religieuse. La première concerne la discipline de la reconnaissance et l’autre concerne l’éthique de la reconnaissance. La discipline de la reconnaissance nous rappelle à quel point nous sommes totalement dépendants les uns des autres et de notre monde, en tout ce qui nous importe. De là émane une éthique de la reconnaissance, qui nous oblige à créer un avenir justifiant un sentiment grandissant de reconnaissance au sein de la famille humaine entière. L’éthique de la reconnaissance nous impose de prendre soin de ce monde qui nous nourrit en retour. C’est notre devoir de promouvoir l’environnement que nous voulons nous approprier et ainsi avoir un futur. Les deux formes que la reconnaissance revêt dans notre vie (la discipline et l’éthique) sont des conséquences naturelles des deux éléments de l’expérience religieuse (la révérence et l’obligation). L’expérience de la révérence amène à la discipline de la reconnaissance, et l’expérience de l’obligation amène à l’éthique de la reconnaissance. Il existe tant de vertus potentiellement identifiantes parmi lesquelles on peut choisir. Pourquoi la reconnaissance ? Il y va du rôle de la religion et la nature de l’univers. Le rôle de la religion, de mon point de vue, est de nous aider à trouver notre place en tant qu’êtres humains dans cet univers où nous nous considérons chez nous. Je vous rappelle que le mot « religion » ne veut pas dire « libérer » mais plutôt « relier ». La religion relie le but de notre vie humaine à celui qui anime l’univers. La religion relie la signification de notre vie humaine à celle qui se répand dans l’univers. La religion relie l’esprit de l’humanité à celui qui fait briller les étoiles, tourner les planètes, et épanouir les fleurs au printemps. Je crois que la reconnaissance est la réponse religieuse appropriée à la nature de l’univers. Et quelle est la nature de l’univers ? Dans son livre A Short History of Nearly Everything, Bill Bryson remarque que le grand physicien Richard Feynman dit que s’il fallait réduire toute l’histoire scientifique à une seule phrase essentielle, elle serait : « Toute chose se compose d’atomes. » Bryson explique qu’un milliard d’atomes de votre corps appartint probablement à Shakespeare. Un autre milliard provient du Buddha, de Jeanne d’Arc et de Gengis Khan. Néanmoins, pour l’instant, des trillions de ces atomes s’assemblent d’une certaine manière pour devenir vous. « Pourquoi les atomes se donnent de la peine est quelque peu un énigme, » dit Bryson. « Etre vous n’est pas une expérience gratifiante au niveau atomique. Malgré toute leur attention dévouée, vos atomes ne s’intéressent pas vraiment à vous – en effet, ils ne savent même pas que vous existez. Ils ne savent même pas qu’ils existent. Ils sont des particules sans cerveau, après tout, et ne sont même pas vivants. (C’est une notion quelque peu intrigante que si vous vous démanteliez avec des pinces, atome par atome, vous produiriez un tas de poussière atomique fine, dont rien n’eut jamais existé mais tout fit partie de vous.) Toutefois pour la période de votre existence ils répondent à une seule impulsion globale : que vous restiez vous. » Que veut dire tout cela ? Le tas de poussière atomique n’est pas vous. Vous êtes plutôt la relation entre les différents protons, neutrons et électrons qui composent la poussière. Le philosophe renommé du vingtième siècle Alfred North Whitehead crut que ce principe s’applique à toute chose dans l’univers. Toute chose se constitue par ses relations à d’autres choses. La meilleure façon d’illustrer le point de vue de Whitehead est de poursuivre l’exemple d’une personne. Dans les termes purement physiques, je suis un organisme vivant composé d’environ 50 trillions de cellules. Ces cellules sont différentiées dans les différents tissus et organes, qui ensemble composent dix systèmes majeurs. Globalement, je suis fait à 60 % d’eau. Mais ces faits, quoique vrais, ne commencent pas à me définir, pas plus que James Levine n’est défini par le fait que ses cheveux sont bouclés. Par contre, ce qui me définit est la collection de relations que je représente. Je suis né sur une laiterie dans une communauté Mennonite dans l’état de Delaware ; j’ai étudié les classiques à l’université Franklin and Marshall. La mère de ma fille Zoé et moi sommes divorcés. Ma nièce Krista est morte d’une tumeur cérébrale à l’age de onze ans. Ma femme Holly et moi nous mariâmes dans le chancel de l’église All Souls à New York, où je suis pasteur. Ces expériences, et de nombreuses autres, font que je suis qui je suis – non pas à la manière dont un potier façonne un bol, mais plutôt à la manière dont de la farine, du beurre et du sucre s’assemblent pour faire un gâteau. Si vous enleviez les ingrédients qui composent ma vie, ce qui resterait aurait peu de signification. Je suis composé par ces relations. Comme dit Whitehead, « nous sommes dépendants de l’univers dans chaque détail de notre expérience. » Ce principe s’applique à tout sans exception. Rien – ni des personnes, ni des rochers, ni des galaxies – n’est ce qu’il est de manière isolée. Le premier principe de l’univers n’est pas l’indépendance mais son contraire : l’interdépendance totale. Tout ce qui existe se compose de composantes constituantes empruntées de, partagées avec, et reliées à d’autres qui l’entourent. En tant qu’humains, nous sommes dépendants des parents qui nous conçurent, des plantes et des animaux qui sacrifient leur vie tous les jours pour nous nourrir, des arbres qui renversent notre cycle d’ingérer de l’oxygène et de souffler du dioxyde de carbone, et du soleil qui chauffe l’atmosphère et illumine notre chemin. Dans tous ces aspects, nous sommes totalement dépendants. La tendance humaine, cependant, est de présumer le contraire. Nous sommes fiers d’être indépendants et autonomes, surtout de nos jours. Notre nation fut fondée sur une croyance profonde en la liberté de l’individu. Cette liberté s’étend à tous les aspects de notre vie, y compris le domaine politique (la démocratie), le domaine économique (le capitalisme du marché), et le domaine religieux (la force motrice de la mouvance protestante). Cette approche pluridimensionnelle basée sur l’autonomie de l’individu s’appelle le libéralisme, et sa pratique se trouve à l’origine de plusieurs de nos plus grands accomplissements : la liberté d’expression politique, les droits de l’homme, l’opportunité économique et la liberté d’expression religieuse. Mais cette approche basée sur l’individu, quoique libératrice, représente également le danger le plus grave. La grande tentation à laquelle nous sommes confrontés, je crois, est celle de sous-évaluer notre dépendance totale à l’égard des autres personnes et du monde qui nous entourent. Nous pensons que notre but et notre destin sont indépendants des autres. Nous comparons nos possessions et nos accomplissements aux leurs, et nous méprisons ce qu’ils réalisent par rapport à ce que nous ne réalisons pas. En résumé, nous sous-évaluons notre dépendance. Si le premier principe de toute existence est l’interdépendance totale, alors le péché le plus mortel est la tentative de nier ou sous-évaluer ce principe à travers le mythe de l’autonomie. Dans cet état de péché, le salut arrive par la reconnaissance. Elle est le moyen par lequel nous nous souvenons de notre identité et de notre devoir. Contrairement à la liberté, la reconnaissance est une vertu uniquement religieuse. Pourquoi ? Le sens de la révérence et celui de l’obligation, impulsions de base de la religion, sont tous deux des expériences de la transcendance, de faire partie de quelque chose qui nous dépasse. Le sentiment de révérence émerge des expériences de la grandeur de la vie et du mystère du divin. Nous en ressentons un sentiment de réjouissance inexprimable du fait d’être vivant, et un sens de dépendance totale à l’égard des sources d’existence au-delà de nous. Ce sens de révérence et de dépendance devrait engendrer en nous une discipline de la reconnaissance, qui reconnaisse constamment que notre expérience courante dépend des sources qui la rendent possible. Le sentiment d’obligation a prise sur nous lorsque nous ressentons notre devoir envers la vie plus vaste que nous partageons. Lorsque nous percevons notre dépendance à l’égard des autres personnes et choses, nous percevons également notre devoir envers eux. Ce sens d’obligation induit à une éthique de la reconnaissance, qui part de notre expérience de transcendance dans le présent et vise à un avenir dans lequel toute relation – entre les humains ainsi qu’entre les humains et le monde physique – soit juste, constructive, et pleine de beauté. Dit autrement, la discipline de la reconnaissance relie le présent et le passé, tandis que l’éthique de la reconnaissance relie le présent et l’avenir – tout comme Whitehead et ses successeurs dans la mouvance de la théologie du Process décrirent Dieu comme à la fois le refuge du passé et l’espoir de l’avenir. Les disciplines nous apprennent qui nous sommes. Elles nous rappellent des engagements que nous avons pris et nous montrent le chemin à suivre. Quand les musulmans prient cinq fois par jour en se tournant vers la Mecque, ils se souviennent de leur identité en tant que peuple de la foi. Quand je dis « je t’aime » à ma femme et à ma fille lorsque nous nous séparons le matin et nous nous couchons le soir, je me rappelle de ce que je suis, d’abord et de la manière la plus importants, un mari et un père. En fait, le mot « discipline » provient d’un mot latin qui signifie « action d’apprendre » ou « enseignement », telle que la discipline de mathématiques ou de philosophie. La racine latine du mot « discipline » nous donne également le mot « disciple », qui signifie « élève ». Quand Jésus appela les douze qui devinrent ses disciples, il dit à chacun, « viens, suis moi ». En suivant Jésus, il devinrent des élèves d’une nouvelle manière de comprendre ce qu’ils furent et leurs vies. Ils trouvèrent un nouveau chemin à suivre. De façon similaire, je crois que nous, en tant qu’unitariens universalistes, sommes appelés à être des disciples de la reconnaissance – à apprendre la reconnaissance comme pratique quotidienne. J’appelle ce chemin la discipline de la reconnaissance. Permettez-moi de suggérer quelques moyens simples pour nous lancer sur ce chemin. Certains membres de ma congrégation maintiennent des « journaux de la reconnaissance » ; vous pouvez faire de même. Chaque matin ou chaque soir, faites une liste des choses, des personnes et des expériences dont vous éprouvez de la reconnaissance. Aussitôt, vous vous rendrez compte que vous prêterez davantage d’attention à votre vie. Vous remarquerez le changement dans l’air quand le printemps arrive, le sourire de celui que vous croisez, la détermination résolue d’un enfant se rendant à l’école. La vie se constitue des instants comme ceux-ci. La discipline de la reconnaissance nous fournit un nouveau point de vue sur le monde. Voici mon autre suggestion. Chaque soir au dîner, prenez une pause, tenez la main de celui à votre côté, et répétez ces lignes du Psaume 118, qui concluent la bénédiction que nous récitons chaque semaine dans notre église : « C’est ici la journée que l’Eternel a faite ; à cause d’elle, soyons dans l’allégresse et dans la joie. » Holly, Zoé et moi faisons cela depuis plusieurs années déjà. Cela nous rappelle combien nous avons de la chance d’avoir les uns les autres, et notre maison, et cette journée-là. La discipline de la reconnaissance concerne la conscience de tout ce que nous recevons, et la conscience de l’ampleur de notre dépendance. Il s’agit de dire « merci » à tous ce que nous aimons, au monde dont nous nous réjouissons, à l’univers que nous habitons, et au Dieu qui nous tient tous dans une embrassade divine.
Adapté d’un sermon prêché à l’église unitarienne All Souls à New York le 15 octobre 2006, publié dans le magazine « UU World » - à lire sur http://uuworld.org/ideas/articles/11144.shtml Comment on this Page Last Modified 11/4/07 1:47 PM |